16/04/2024

Actus/Events/Expos

99 vues

Sans Filtre #5 - Achat d'art en ligne : trop de choix, tue le choix (et l'ART)

Introduction

Tous les goûts et les couleurs sont dans la nature. Voilà une bien grosse banalité par laquelle débuter un article me direz-vous, même si c’est une réalité qui fera l’unanimité. Pourtant, appliquée à l’Art, cela impliquerait que toute peinture, photo ou sculpture peut être perçue, par au moins une personne, comme une œuvre d’Art. Et je pense que vous serez moins d’accord avec cette possibilité.

Je ne vais pas rentrer dans le débat ni dans la dissertation de type « sujet du baccalauréat, vous avez 4 heures » : qu’est ce qui caractérise une œuvre d’Art ?

En revanche, j’ai envie de revenir sur ce qu’un amateur d’Art (de surcroît un acheteur) et un artiste attendent du marché de l’Art, de ses acteurs, et en particulier de l’achat d’art en ligne : une sélection, une expertise, du conseil… Et c’est en cela que la réalité m’amène au sujet de cet article : trop de choix tue le choix… et l’Art.

Je m’explique.

 

Du choix pour se nourrir d’Art et choisir une Œuvre : bien entendu !

 Se nourrir d’art, c’est explorer ce que nous proposent les différents styles, et au sein de chaque style, l’interprétation de chaque artiste. Cette exploration aiguise notre regard, notre sensibilité, et nous offre une palette d’émotions comme autant d’interrogations. Plus nous nous nourrissons d’Art plus notre expérience de l’Art est variée, mais aussi intense. Classique, moderne, contemporain, figuratif, abstrait, art brut, street art … Peinture, sculpture, dessin, photographie, art digital… : l’Art offre une diversité qui en crée la richesse, et la dynamique, pour notre plus grand plaisir.

Historiquement, l’Art était marqué de périodes, de mouvements, successifs, chacun avec ses caractéristiques de styles : Classique, renaissance, Baroque… Et on choisissait entre peinture, ou sculpture ! Mais s’agissant de l’Art contemporain, nous vivons une époque d’une diversité époustouflante de créativité qui s’accélère, nous offrant un spectre encore plus large, nous faisant vivre un éventail encore plus large d’émotions, d’expériences.

C’est une chance de pouvoir se nourrir ainsi, et autant d’Art. Et ce choix permet à des artistes, des œuvres de rencontrer des acheteurs toujours plus avides de nouveauté, comme d’ouvrir ce marché à de nouveaux acheteurs qui vont y trouver « leur bonheur ».

 

Deux accélérateurs du choix :  Internet et les réseaux sociaux 

Internet globalement, le e-commerce de l’art et ses marketplaces en particulier, plus les réseaux sociaux, ont bousculé les rouages du marché, et dumpé l’offre !

Il n’y a pas moins de 15 ans, la rencontre entre acheteurs d’art, et les artistes, leurs œuvres s’opérait très majoritairement dans les galeries, les salons/foires auxquels elles participent, et donc sur la base de leur sélection d’artistes d’une part et de leur carnet d’adresse de l’autre. De leur côté, les artistes n’avaient donc pas trop le choix pour vendre et rencontrer leur public, et mieux, avoir la reconnaissance du petit cercle du Monde de l’Art : être sélectionné et alors promu par une galerie. En attendant cette reconnaissance, ou à défaut de ce Graal, il leur fallait faire des portes ouvertes de leur ateliers, ou louer par eux même un stand sur une foire (souvent régionales car les salons internationaux étaient encore réservés aux galeries) en espérant être « repéré ».

Aujourd’hui, grâce à la révolution numérique du marché de l’art, un acheteur à Singapour peut découvrir les œuvres d’un artiste au fin fond du Portugal sans même que celui-ci soit exposé en galerie, et suivre sa production sur les réseaux sociaux… visiter son atelier, le voir peindre. Les galeries traditionnelles du monde entier exposent et vendent en ligne sur les marketplaces qui leurs sont dédiées (Artsper, Artsy…), en complément de leur galerie et des foires auxquelles elles participent. Et désormais, les artistes peuvent eux-mêmes vendre en « direct » grâce aux marketplaces pour artistes (Art Traffik, Saatchi Art, Singulart …), sans même être sélectionnés, exposés en galerie dite « traditionnelle ».

L’offre artistique s’en trouve démultipliée, internationalisée, et prend une dimension virale grâce aux algorithmes des réseaux sociaux qui peuvent propulser un illustre inconnu sur l’écran des plus grands collectionneurs. Créant ainsi des rencontres artistiques qui auraient été improbables il y a 15 ans. Formidable me direz-vous ! J’en conviens. Je reconnais moi-même découvrir des nouveaux artistes de Talent sur Instagram en prenant mon café le matin…

 

L’origine du danger pour l’Art : la loi du volume…

Pour bien comprendre en quoi cette évolution présente un danger, il faut savoir, prendre en compte comment cela marche… Car cette profusion de choix est accélérée mais aussi et surtout téléguidée par deux lois :

#1 La loi du e-commerce, y compris de l’Art : toujours plus de choix

Quand on fait du e-commerce, comme les marketplaces (qu’elles soient pour artistes ou pour galeries), la règle n°1 est la quantité d’offre. Il faut avoir le catalogue le plus étendu possible. En termes de quantité globale, de prix, de styles, de noms de fournisseurs (désolé pour les artistes de les appeler ainsi). Car plus vous avez de « références » en ventes, plus vous avez de chances que nos chers amis les moteurs de recherche de type google vous mettent en première page de résultats et donc vous génèrent de visiteurs. Et une fois les visiteurs sur votre site, plus l’offre est grande plus vous avez de chances qu’il y trouve son bonheur et donc… achètent.

#2 La loi de l’algorithme du succès : plaire à un maximum de monde

Qu’il s’agisse des réseaux sociaux, ou même des sites de e-commerce, la clé est de vous proposer ce qui a le plus de chance de vous plaire, et donc ce que les autres personnes qui vous ressemblent aiment. Ce qui fait qu’un artiste apparaisse dans votre instagram (sans que vous le connaissiez) ou en première page des œuvres de votre site internet préféré pour acheter, c’est soit parce qu’il est suivi par un grand nombre de personnes (popularité) soit parce qu’il est celui qui se vend le mieux. Cela selon les algorithmes dont leur fonction est de vous « pousser » sous les yeux ce qui plait le plus.

Et ces deux lois vont totalement à l’encontre de ce qui caractérise l’Art et le rend si particulier, mais aussi à l’encontre de ce qui distingue une œuvre d’Art d’un « produit » et un artiste d’une « fournisseur » : la sélection par le Talent, et non pas celui du « ce qui se vend ».

 

Trop de choix, c’est renoncer et nuire à l’Art :

J’en arrive donc au danger pour l’Art que représente cette logique effrénée du volume que le web et les réseaux sociaux imposent, dans tous les sens du terme. À vouloir démocratiser, rendre accessible l’Art, ou plus prosaïquement à en faire un business e-commerce, doit-on en perdre la frontière entre ce que sont une Œuvre d’Art et une décoration d’intérieur ? Ou plus durement : de la « toile au kilomètre »…

#1 : Trop de choix tue le choix

La vente d’Art en ligne et ses règles e-commerce vont à l’encontre de la moindre règle de sélection. Sélection telle que les galeries traditionnelles en étaient les maîtresses.
Sous prétexte d’avoir le catalogue le plus important possible, les plateformes en ligne ne font aucune sélection ! Et en particulier les marketplaces qui offrent la possibilité aux artistes d’exposer par eux-mêmes et plus encore qui leur demandent de payer un abonnement pour exposer. Pourquoi refuser une source de revenue que constitue l’abonnement ?
Seules les marketplaces pour galerie gardent un « bon niveau » car les galeries font, elles, la sélection avant de les exposer. Mais même dans ce cas de figure, la qualité « globale » tend à baisser car les galeries, en difficultés face à la vente en ligne, renoncent progressivement à une sélection Artistique au profit d’une sélection du « ce qui se vend », du ce qui « marche » le mieux.

#2 : trop de choix et la pensée unique de l’algorithme tuent l’Art

Ce qui fait l’œuvre, ce qui fait l’artiste, c’est le Talent. Et j’en reviens à cette citation de Marcel Duchamp : « le pire ennemi de l’art c’est le bon goût ». Et à l’heure où les réseaux sociaux nous inondent d’un contenu qui est boosté en fonction de leur viralité, de leur popularité, les œuvres qui récoltent le plus de « cœurs » deviennent la « norme Art » au titre du bon goût des algorithmes des dits réseaux sociaux.

Et ce nombre de cœurs va plus dépendre du bon community manager et de son expertise marketing que de la qualité et de l’implication artistique de l’Artiste ou de l’œuvre. Sans parler des comptes qui payent pour avoir des likes, des followers qui parce qu’ils payent sont propulsés par Instagram … Ou encore parce qu’une personnalité publique elle-même suivie par des milliers de personne a été pris en photo devant une des œuvres… C’est cette popularité sociale qui crée de plus en plus le succès (commercial) d’un « artiste » et impose ses productions comme « œuvre ». Tout cela au détriment de l’Art et ce qu’il a de plus noble. Cf article « l'art du marketing et le marketing de l’Art »

 

Conclusion

Je ne le dirais jamais assez : de l’art à tous les prix (et de tous styles) OUI, mais de l’Art à TOUT prix. Réapprenons donc à le reconnaître, et à l’apprécier, à sa juste valeur. Réapprenons à le distinguer de ce qui inonde à des fins commerciales (tendance et déco) le marché et … faisons une SELECTION au-delà de ce que les règles et la puissance du marketing nous propose… 

 

Lire la série

Article publié par Julien ARBELAITZ