Street art & wall street, une connivence bien au-delà du jeu de mots

05/02/2020

Actus/Events/Expos

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Deux cas de figure… 

 

Soit vous êtes d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître et avez connu l’essence, la genèse du street art. Dans ce cas, le lien entre ces deux univers que sont le street art et celui de la finance boursière vous interrogera et vous vous demandez où je veux en venir. Car le street art vous évoque les graffitis avant de parler d’œuvre d’art, et des grapheurs noctambules capuchés qui bombaient les murs, les rames de métro, les wagons de train, en toute illégalité, et dont l’un des talents était aussi de savoir déguerpir très vite. Grapheurs (notez que je ne dis pas encore « artiste ») dont l’anonymat était la garantie de leur liberté préservée derrière une signature souvent énigmatique, codée. Proche de la culture Hip-Hop, ce n’était pas encore un Art reconnu comme tel. C’était un canal d’expression et de révolte issu de la banlieue, un « art » délinquant dont il fallait « en être » pour en comprendre les codes, ou ne serait-ce que pour réussir à en lire (décoder) les messages de ces fresques inopportunes, au moins du point de vue de la police. Il s’agissait de « dégradations » au sens pénal du terme. Tout ceci étant très éloigné du trader de wall street, en effet… Patientez encore un peu, je vais y arriver… 

 

 

Soit vous êtes, au contraire, de la « jeune génération », pas encore quadra, ou à peine trentenaire, qui n’a pas connu cette époque où le street art portait encore bien son nom avant qu’il quitte la rue pour … les galeries. Le street art vous évoque alors un style pictural, une technique dont la bombe aérosol est le medium principal, qui s’exprime désormais sur toile prête à être vendue et non plus sur des murs. Ou alors des murs destinés, réservés à cet effet, commandés par des municipalités (paradoxalement) ou des grandes entreprises, et de temps à autre des particuliers. Murs plus du tout réalisés avec la peur du gendarme et donc en « quatrième vitesse ». Le street art est désormais reconnu par le Monde de l’Art, s’expose, dans les plus grandes galeries, maisons de vente. Il a ses stars, plus du tout anonymes, photographiées et adulées par d’autres stars, du showbizz. Ces dernières allant jusqu’à faire repeindre leur Rolls-Royce en direct à la télévision par les premières. Le street art est devenu l’enfant chéri de nombre de collectionneurs, de galeries, et des maisons de ventes. On est loin de la rue nocturne, capuche et potentiellement garde à vue…  Et alors, le lien potentiel entre street art et wall street, la finance vous semble moins incohérent… Art, business, élite, cote d’artiste qui explose…Vous devez commencer à me voir venir. 

 

 

Si vous vous intéressez un tout petit peu à l’Art, à ce petit monde qu’est le marché de l’Art, vous ne pouvez être passé à côté de l’explosion de la place qu’a pris le street art sur la place. Autant dans les galeries, que dans les ventes aux enchères les plus prestigieuses. Jamais un « style » et ses artistes n’ont connu une telle mise en avant, croissance, starification, et … croissance rapide des prix. Même le Pop-Art n’a pas connu un tel engouement, aussi soudain, et aussi fort. Pourquoi ? Comment ? Et … est-ce légitime ?  

 

Autant le dire tout de suite : loin de moi l’idée de dénigrer la qualité artistique et de remettre en cause le talent des artistes qui ont bénéficié de cet engouement. Bien au contraire. Pour en connaître certains et en apprécier réellement le travail, les œuvres, j’en suis ravi ! Ce n’est donc pas le sujet. 

 

En revanche, cette ascension fulgurante mérite une explication de texte car elle est, de mon point de vue, l’Exemple par excellence d’une évolution du marché de l’art, de ses rouages, et, de sa dérive. C’est en effet la démonstration de la marchandisation de l’Art et de ses conséquences. Le marché de l’Art ne dériverait-il pas vers une création de « bulles artistiques » comme le marché de la bourse, dont Wall Street est une des emblèmes, qui crée des « bulles financières » ? Artificielles, qui montent, qui montent, qui montent, puis qui explosent en éclaboussant au passage…  

 

Pourtant, le passage du street art du mur à la toile, de la rue à la galerie s’est fait, lui, naturellement. Grâce à une reconnaissance artistique, d’amateurs d’art et de galeries, de cette expression libre et (encore à l’époque) engagée et porteuse d’un style de vie, témoin d’une époque, porté par le mouvement Hip-Hop dans la continuité du Pop Art. Naturellement donc, le street art est entré en galerie, en collection, alors que certains de ces mêmes artistes reconnus étaient encore pourchassés et payaient de lourdes amendes. Mais alors, les artistes « côtés » se comptent presqu’encore que sur les doigts d’une main, par pays, et les prix ne dépassaient pas ceux d’un Soulage ou d’un Rembrandt… La cote des artistes et le nombre d’artistes « reconnus » progressaient d’une manière encore rationnelle, disons… normale.  

 

Tout a changé et s’est surtout accéléré lorsque le marché de l’art, et ses protagonistes (faisant la pluie et le beau temps) que sont les collectionneurs et les maisons de ventes, associés, se sont « vraiment » intéressés à ce « nouveau produit ». La machine à produire de la cote s’est mise en marche. Prenez quelques-uns des plus gros collectionneurs d’art qui, conseillés par leurs galeries fétiches, se mettent à acheter des œuvres d’artistes pour les rentrer dans leur collection. Dès lors, parce que fonctionne ainsi le marché, il faut les « valoriser » et cela passe alors par les maisons de ventes… Artcurial en tête de liste mais vite suivi par Sotheby’s et Christie’s, le nombre de ventes aux enchères consacrées au street art s’est démultiplié. Sur, et avec les artistes « fondateurs » du street art, valeurs sûres et authentiques tels que Banksy, Invader, Jef Aerosol, Basquiat ou encore Keith Haring. Battant des premiers records de prix. Mais pour soutenir cet engouement, le dumper, il fallait de nouveaux « produits »… C’est toute une nouvelle génération de jeunes talents qui s’est vue ainsi propulsées sur le devant de la scène. En l’espace de cinq ans. Et face à cette explosion, de surcroît médiatisée, les galeries se sont mises à suivre pour surfer sur la vague. Surtout alors que les petites et moyennes galeries se trouvent à mal, difficile de ne pas succomber au street art et au flot d’artistes se « révélant » qui ont fourni aux galeries des œuvres « faciles à vendre », à la frontière de l’offre « déco », mais surtout, TENDANCE. Entre les « nouvelles stars » soutenues par les maisons de ventes aux enchères et leurs collectionneurs, à grand renfort de communication, pub, personnalités du showbiz, ultra-médiatisés, et une offre aussi large que pléthorique à prix très accessibles qui a émergé dans les galeries et sur les plateformes de vente en ligne, le street art est devenu l’enfant chéri de tous les pans du marché et LA tendance. Produit financier à forte croissance orchestrée pour les uns, produit tendance, plébiscité par le grand public qui trouve dans le street art de l’Art accessible dans tous les sens du terme.  

 

Et c’est en cela que c’est une « bulle » car, d’une part, s’appuyant sur une tendance qui est par essence éphémère et, de l’autre, portée par des mécaniques de marché pour le moins non naturelles mais belle et bien orchestrées. Le marché de l’art, à l’instar de celui de la bourse ou de tout autre marché sujet à tendance, devient volatile. La logique du marché de l’art, où le talent doit, devrait être le critère de l’émergence puis du succès d’un artiste, est celui d’une offre qui crée la demande. Or le street art est un des témoins que la logique s’inverse pour entrer dans une ère ou la demande crée l’offre. L’art devient produit, les artistes fournisseurs, sujet à commande. Et parmi les critères qui définissent un artiste c’est bien la liberté de sa création qui doit prédominer.  

 

Quelle sera la prochaine tendance qui détrônera le street art ? Il y aura peu à attendre pour le savoir. Heureusement, et je l’espère, parmi tous les artistes qui auront explosé d’ici là certains resteront parce que leur talent fera la différence. Mais pour combien de comètes qui disparaîtront des radars du marché. Comme cela est devenu un fait accepté dans la musique, où les chanteurs ou groupes font un, deux albums pour ensuite disparaître, l’art ne prend-il pas la même direction ? Parce que l’art se marchandise et que la sélection ne se fait plus au « talent » mais au plus « bankable », le plus « commercial » ? Et cette logique dénature l’Art et la perception de ce qu’est l’Art, avec une déperdition de notre esprit critique sur ce que le marché nous sert comme tel.

 

Je ne le dirai jamais assez : le marché de l’Art serait régulé comme celui de la bourse, il y aurait foison de procès pour délits d’initiés et délits d’entente… Si l’art est devenu un outil d’enrichissement et de spéculation, dont le street art est un des placements, vous comprenez maintenant en quoi wall street et street art sont d’une connivence qui dépasse celle du jeu de mot.   

Article publié par LJ Art Traffik