C’est l’histoire d’un reflet. Celui d’une artiste qui se dessine au travers de celui de ses modèles. Ses images flottent aujourd’hui entre peinture et photo. C’est à s’y méprendre, et pourtant les œuvres de Laetitia Lesaffre, sont bel et bien le fruit d’un processus créatif mêlant intimement les deux media

  

Si le monde n'a aucun sens, 2017

  

Celle qui, ado, dessine sur les murs de sa chambre, rêve de Beaux-Arts. Ce désir, court-circuité, est remisé dans un coin de sa vie, alors que la jeune femme entame des études de commerce. Mais sa passion la rattrape et les Beaux-Arts, non loin de son école, accueillent l’étudiante qui s’échappe des cours de finance et de compta. Elle travaillera ensuite dix ans dans la pub pour, enfin, tout quitter et s’adonner entièrement à son art.

  

Immédiatement, elle travaille la matière et le reflet. C’est ainsi qu’elle devient peintre-laqueur et développe sa technique. « En creusant cette démarche sur le reflet et la lumière, j’ai commencé à prendre en photo les gens qui se reflétaient dans mes tableaux. C’est comme ça que j’en suis venue à cette technique très particulière que j’ai peaufiné au fur et à mesure des années pour en faire ma marque de fabrique. »

  

En observant ses photos, l’œil se souvient des peintures classiques de Rubens et des clair/obscurs du Caravage. Parmi ses influences, l’artiste compte aussi des contemporains, comme le vidéaste Bill Viola : « Ses vidéos sont énigmatiques, introspectives, et rappellent la peinture, avec ces apparitions qui émergent du noir et se transforment. »

   

     

Madone et Ses ailes, en situation, 2017

     

Sur les photos de Laetitia, tout naît de la matière : la lumière qui s’y reflète, le sujet qui en émane et ses émotions qui surgissent comme autant de brillances perçant l’obscurité. D’ailleurs, l’image rend compte de ce qui se passe dans le studio : « Tout est dans le noir. Moi je suis en noir, [les modèles] ne me voient que très peu. Cela amène un moment de laisser aller, de l’ordre de la méditation. C’est un temps d’arrêt qui entraîne les gens à prendre du recul sur leur vie. C’est un moment particulier. On me dit même souvent que l’on en ressort plus zen (rires) »

Le travail de L. Lesaffre sur le reflet s’inscrit dans une longue tradition de réflexions artistiques et philosophiques, auxquelles les premières théories engendrées par la photographie naissante font largement écho. Que reste-t-il du sujet sur l’image finale ? « Le reflet, c’est un peu l’image de l’âme, ou en tout cas, ce petit supplément d’âme. C’est la métaphore d’une quête de soi, d’un rite initiatique, comme le passage de l’enfance au monde adulte. Ce sont ces thématiques qui m’intéressent dans le reflet. Et ce qui est particulièrement intéressant avec la photo, c’est que cette image est inversée, ce qui lui donne une autre dimension. La laque est un révélateur, comme un bain révélateur en photo. Cela me permet de révéler ce qui est au plus profond de nous ou, du moins, une autre image que celle que l’on donne à voir d’habitude.»

L. Lesaffre se focalise sur l’humain, autant par le portrait que le corps. On comprendra aisément pourquoi l’artiste s’intéresse aussi à la danse, qui fait du corps le véhicule de l’émotion visible, le reflet d’un récit.

    

Répétition, 2017

 

Récemment, cet intérêt pour l’autre l’entraîne dans un projet au sein de France Terre d’Asile : « C’est un projet spécifique qui me tient à cœur. Je travaille comme bénévole depuis un moment sur le sujet des migrants. J’ai eu envie de photographier les enfant migrants isolés qui arrivent en France. C’est un rite de passage du monde de l’enfance au monde adulte, un peu comme Alice de l’autre côté du miroir. C’est vraiment ce qui leur arrive avec leur parcours de migration: ils partent enfant, mais ont vécu tellement de choses qu’ils en deviennent adultes, de façon accélérée, sans comprendre. Cela correspond bien à mon travail, ainsi que le fait que leur avenir en France soit trouble. »

L’artiste a donc transporté tout son studio, « sa chambre noire grandeur nature », en résidence pendant deux mois dans les locaux de France Terre d’Asile. « J’ai vécu avec ces enfants, j’ai écouté leurs histoires, nous avons échangé sur leur parcours et je les ai pris en photo. J’en ai fait une série*. Ce sont des portraits suggérés où la technique est vraiment au service du sujet. »

    

L’artiste nous livre donc des œuvres sensibles et éthérées, sans qu’aucune retouche ne vienne jamais travestir la fragilité du sujet, résultat d’un processus créatif où l’artiste s’efface pour mieux nous laisser apprécier sa force.

    

*La série DE-SOL-ES a été présentée au sein du festival Phot’Aix, en octobre 2017.

    

Les œuvres de L. Lesaffre seront visibles, sur rendez-vous, à partir du 22 novembre 2017 dans notre showroom du XVIème arrondissement parisien.

En attendant, vous pouvez consulter la page de l'artiste sur notre site ou par ici!