"Cet artiste est-il côté ou non" ? 

Derrière cette question que j’entends très souvent, se cachent deux profils. D’un côté, la personne qui ne connaît

des rouages du marché de l’art que l’existence (et non l’origine) de cet indice de valeur. De l’autre, la personne qui sait ce qu’EST cette cote officielle, comme indicateur, cette fois- ci, de « maturité » d’un artiste sur LE Marché. Dans les deux cas, il s’agit de se rassurer et d’évaluer la valeur, ou plus exactement, le « potentiel » dudit artiste, au sens spéculatif du terme. La question est donc, en fait : « est-ce un bon investissement ? », et la cote officielle en serait l’indicateur.

Or, si le marché de l’art était réglementé comme celui de la Bourse, il y aurait pléthore de délits d’initiés et d’ententes. Au cœur du système, la cote « officielle », très majoritaire- ment et copieusement manipulée. Je m’ex- plique...

Petit rappel amont : la cote est issue exclusi- vement des résultats des ventes aux enchères des œuvres d’un artiste. Lors de ces ventes est enregistré, soit le prix défini par l’expertise (préalable et obligatoire) si l’œuvre n’est pas vendue, soit le prix de vente « au marteau » si l’œuvre trouve preneur. C’est la moyenne de ces données qui crée la cote officielle d’un artiste. Principe simple en soi: plus il y aura d’amateurs pour une œuvre en vente, plus le prix de vente final va grimper.

  

Mais se cachent derrière cette simplicité, en coulisses, des arrangements entre « amis de l’Art ».

1. N’importe qui peut avoir une cote offi- cielle, il suffit de passer en vente aux enchères. Donc, être coté n’est pas un indi- cateur de talent en soi.

2. Pour les galeristes, il est « vendeur » d’avoir des artistes cotés. Nombre d’entre eux vont alors soumettre une des œuvres de l’artiste à une vente aux enchères pour qu’il ait une cote et en prenant soin, grâce à leur carnet d’adresses, de faire en plus monter le prix de vente.

3. Certains collectionneurs, qui ont dix œuvres (ou plus) d’un artiste en collec- tion, vont aux ventes aux enchères où sont présentées les œuvres de l’artiste pour y faire grimper les enchères, voire eux-mêmes acheter l’œuvre. Ils font ainsi grimper la cote de l’artiste et donc... la valeur des dix œuvres déjà possédées. Vous voyez le facteur multiplicateur ? Quand ce ne sont pas plusieurs collectionneurs d’un même artiste qui s’organisent à cet effet...

Vous comprendrez pourquoi, pour un artiste, entrer dans une collection privée équivaut à un escalator où il suffit de mettre le pied sur la première marche ?

La cote dite officielle n’est donc plus en soi fiable comme indica- teur de rapport entre l’offre et la demande, encore moins de Talent, mais bien un indice de spécula- tion, de surcroît, manipulé. Fort heureusement, il existe encore des collectionneurs qui achètent par amour et des galeristes qui vendent du Beau, plus que des produits financiers.

Si Marcel Duchamp disait « le bon goût est le pire ennemi du l’Art », alors je dis que la cote officielle est le pire ennemi de l’Emotion, vocation première de l’Art. Car elle valorise un artiste artificiellement, et non plus par le Beau. Car l’Art est devenu investissement. Et ceci éloigne chaque jour un peu plus l’amateur d’art de l’achat coup de cœur, émotionnel, car il me demandera « Et cet artiste, il est coté ?» au lieu de juste écouter son cœur.

Laurent Jeanniard